Je suis écrivain

– Maria est écrivain.
Tous les yeux se sont tournés vers moi. L’émerveillement couvrit la table d’une nappe de silence et je m’empressai de la secouer d’un geste de la main:
– Il exagère. Je ne suis pas écrivain. J’écris. Je n’ai jamais été publiée.

Nous étions au mariage de notre ami. On nous avait placés à la table des cousins. Lorsqu’ils ont poliment entamé la conversation en demandant ce que nous faisions dans la vie, mon ami avait répondu à ma place. Il l’avait dit avec aplomb et fierté. J’étais leur amie exceptionnellement brillante, celle qui leur écrivait des lettres de 10 pages; j’étais leur sujet de vantardise préféré. Je trouvais ça mignon. Et ridicule. Je n’étais pas écrivain, ils ne devaient pas mentir pour faire bel effet.

Ce souvenir d’il y a 13 ans a récemment refait surface, tout comme une kyrielle d’autres. Toutes ces fois où l’on m’avait dite écrivain et que je ne l’avais pas pris au sérieux.

Cela ne faisait que quelques semaines que j’étais entrée en secondaires quand une fille m’a approchée:
– C’est vrai qu’en primaires, tu avais toujours un carnet avec toi et que quand tu avais une idée, tu l’écrivais?
Je me souviens m’être demandée qui de mon ancienne école avait tenté de me faire passer pour une bête rare aux yeux de mes nouveaux camarades de classe, mais j’ai décidé de répondre sincèrement malgré tout. Je leur montrerais que j’étais courageuse:
– C’est vrai.
Elle a écarquillé des yeux et articulé silencieusement « ouah ». J’ai soutenu son regard, prête à encaisser l’attaque suivante mais elle était coincée dans la contemplation et je m’en suis donc allée.

J’avais 14 ans quand à la fin de l’année scolaire, mon professeur de français m’a prise à part:
– Maria, je me demandais… Est-ce que tu as déjà pensé à écrire un roman?
Je sens encore le rayon de soleil qui m’a traversée en entendant ces mots.
– J’y ai déjà pensé, effectivement.
– Eh bien, tu devrais. Je pense que tu as du talent.
– Merci, monsieur. Ça me touche beaucoup.

A l’université, pendant mon Masters en Langues et Littératures, il y avait un cours où j’étais toujours en échec: celui où on nous imposait une sorte de rapport sur les écrits analysés. Je ne comprenais pas ce qu’on attendait de moi. En quoi mon opinion sur ces chefs d’oeuvres avait-elle de la valeur ? Je passais des heures sur cette page orpheline, à extraire avec difficulté des mots intellectuels de mon cerveau et du bout de mes doigts pour ne finalement obtenir qu’un 7 sur 20 si j’avais de la chance. Notre professeur était un peu pingre en bonnes notes et un résultat au-dessus de 12 était un honneur en soi mais quand même. Et puis est arrivé une chose merveilleuse: il nous a demandé d’écrire un texte créatif, une autobiographie. Je ne sais comment, j’ai raté la consigne du double interligne et j’ai en fait remis plus du double du nombre de pages demandées. Le jour où les résultats ont été affichés, c’est une lettre qui accompagnait mon nom: j’étais convoquée dans son bureau. La colère m’a envahie: si ce type osait dire que ma vie ne méritait pas que je réussisse son cours, je ferais scandale !
Pendant qu’il cherchait mon autobiographie dans la pile de travaux, je me tenais sur le bord de ma chaise, prête à bondir.
– Oh, la voilà. Ah, oui, cette autobiographie-là.
Il a fait une pause. J’ai retenu mon souffle en me crispant. « Vas-y, pensais-je, dis-moi que ça ne vaut rien. »
– J’ai beaucoup aimé.
J’étais soufflée et me suis légèrement avachie malgré moi.
– Oh.
– Je n’ai qu’un souci par rapport à ça: j’ai l’impression que vous avez investi plus de temps dans cet exercice que dans les autres.
– Oh, non ! Je vous assure. J’ai passé des heures à rédiger les autres. Ça… ça, je l’ai juste écrit.
– Ah oui ? Et bien… c’est vraiment bien.

A 25 ans, j’ai croisé mon institutrice de 3ème primaire dans le bus. Une de ces premières questions a été:
– Tu écris toujours ?
Ce soir-là, je relatais les faits à ma soeur ainée et je m’emballais:
– Non mais t’imagines ?! Elle se souvenait que j’écris !
Ma soeur n’a pas pu cacher un petit sourire en coin avant de souligner d’un ton neutre:
– Je doute qu’elle ait connu beaucoup de petites filles de 9 ans qui écrivent.
– Oh… oui… Bien sûr.

Cette même année, j’avais donné à une écrivain que j’admirais le début d’un roman sur lequel je travaillais. Je n’aurais jamais osé le suggérer moi-même; c’était à sa requête.
– Tu as du talent. La seule critique que je ferais c’est que le début est plus réfléchi; il est évident que tu as beaucoup plus travaillé ça que la suite. Ceci dit, c’est vraiment bon; tu devrais suivre cette voie.
J’ai souri. Les premières pages était un flux de conscience; le reste n’était que vaines tentatives de faire sortir l’histoire, mais je n’en ai rien dit. Je savais que cela signifiait que je devais cesser de douter de mon écriture et me contenter d’écrire.

Quelques mois plus tard, ma soeur cadette m’a demandé l’autorisation d’utiliser une de mes nouvelles pour son travail de fin d’année en art dramatique. Mon texte fut donc interprété par elle dans tous les sens du terme: traduit, compris et joué à sa façon. L’examen n’était pas ouvert au public mais j’ai pu y assister; ma soeur m’assit au premier rang. J’étais au 7ème ciel durant toute la durée du spectacle. Je ne pouvais pas voir le visage de ses professeurs mais je les entendais rire. C’était tout simplement magique. A la fin de la représentation, l’amie qui avait tenu l’autre rôle s’est empressée de venir me dire « J’ai adoré jouer ton texte ! » et celui qui s’était chargé de la régie m’a demandé un autographe « Ça vaudra peut-être beaucoup un jour ! ». Tout ceci était extrêmement flatteur mais les mots qui me touchèrent le plus ce jour-là furent ceux de ma soeur après avoir été reçue par le jury.
– Ils m’ont demandé si tu étais écrivain. J’ai dit: oui mais elle n’est pas encore publiée.
J’en rayonnais encore en rue en marchant vers l’arrêt de bus. Bruxelles brillait d’un éclat nouveau.

Aujourd’hui, j’ai 39 ans et le fait que j’évoque tout cela n’est pas dû au hasard. Il y a trois ans, j’ai donné naissance à ma fille. Devenir parent transforme: les priorités changent, on est responsable du bien être de ce nouvel humain. La maternité a entraîné avec elle l’envie de donner à cet enfant les outils pour être heureux, aimer, s’émerveiller, croire qu’elle peut tout accomplir. La maternité a entraîné une prise de conscience: pour que mon enfant poursuive ses rêves, je devais donner l’exemple et poursuivre les miens; je devais accepter d’être ma propre priorité. J’avais fait assez bonne carrière mais quelque chose clochait. J’avançais péniblement après avoir changé de fonctions quelques fois, j’avais serré les dents et finalement, j’avais laissé le travail prendre le contrôle de ma vie. A l’aube de mon 39ème anniversaire, j’étais épuisée de cette lutte incessante contre mes valeurs, mes principes et ma propre vision.  Je ressentais un besoin viscéral de changement radical, le besoin de m’occuper à quelque chose qui avait un sens profond. “On me demande toujours conseil. Je voulais être coach il y a des années. Je devrais faire ça », pensais-je, mais j’étais noyée dans mes craintes et incapable de perspicacité. J’avais besoin d’un oeil neuf, quelqu’un qui m’aiderait à poser un cadre. J’ai pris rendez-vous avec une coach de carrière.

Moins de 24 heures après avoir passé l’appel, je suis tombée malade. Le coeur affolé par un stress constant de deadlines serrées, le corps affaibli par des horaires et une charge de travail oppressants, mon perfectionnisme a eu raison de moi; la machine a lâché. J’ai passé trois jours entre le sofa de mes parents et leurs salle de bain, la nuque, le dos et la tête en feu; j’avais l’impression que les éléments toxiques s’était enflammés de l’intérieur avant d’exploser. J’ai fini par accepter de suivre les conseils de mon médecin et de me reposer. J’ai finalement accepté d’être arrêtée sur la voie de l’autodestruction inconsciente.

Une semaine après avoir admis que je m’étais grillé l’ampoule, c’est pleine d’espoir que je suis allée à ma première session de coaching de carrière: elle verrait que moi aussi, je suis coach, elle validerait mes pensées.
– Je sais ce que tu dois faire. Tu ne le sais pas encore, mais moi, je le sais.
Nous n’avions parlé qu’une heure lorsqu’elle m’a fait cette réflexion. Je savais que le but était que j’arrive moi-même à la conclusion et je ne lui ai donc pas demandé de développer. Elle a réitéré son opinion à la session suivante et encore une fois, l’incrédulité et l’effroi se sont emparés de moi. Mon regard s’est posé sur les cartes que j’avais étalées sur la table. J’avais placé 10 compétences dans leur ordre d’importance: créativité, artistique, initiative, accompagnement, trouver des solutions, s’interroger, capacités linguistiques, orateur, transmission de savoir et communication efficace.
Ce soir-là, j’en ai fait la liste à mes soeurs et j’ai ajouté: « Le seul truc qui englobe tout, c’est écrivain. Je n’ai aucune idée de quel job elle parle.”

C’est à la fin de notre 3ème session qu’il m’est soudainement apparu que c’était ce que ma coach avait en tête depuis le début. J’ai ri nerveusement. J’étais comme un enfant à qui on aurait dit qu’il pouvait jouer à jamais. Elle ne pouvait pas être sérieuse.
– Mais je ne peux pas vivre de l’écriture !
– Qui dit ça ?
Je l’ai regardée sans dire mot alors qu’une voix sortie de ma petite enfance me murmurait à l’oreille:
– Ecrivain n’est pas un métier.

Aujourd’hui, j’ai 39 ans et je me moque de savoir si écrivain est un métier ou non; c’est ce que je suis. Je sais maintenant qu’en fait d’aider les autres, je veux les inspirer. Je n’ai pas besoin d’être coach, mais d’être moi. Je suis écrivain.

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