La douleur est une information

Un rappel me nargue depuis la mi-janvier. J’y ai inscrit « ajouter le passage la douleur est une information » Chaque fois que je programme un nouveau rappel, je relis ces mots malgré moi. Chaque fois que je vois l’icône de l’application, le petit 1 dans un cercle rouge me renvoie au fait que je n’ai pas accompli cette tâche, au fait que depuis la création de celle-ci, je n’ai pas assez travaillé à mes écrits.
Mais ces derniers jours, ce n’est pas pour ça que ces quelques mots empruntés m’ont hantée.

Été 1999, sur la plage d’une petite crique privée du nord de l’Espagne. Je suis allongée au soleil, les yeux fermés, mais je sais que mon ami approche ; je l’entends gémir à chaque pas dans le sable brûlant. Sans ouvrir les yeux, je lance d’une voix monocorde :

  • La douleur est une information.

Il se jette sur sa serviette et rit, précisant pour les amies que nous nous sommes faites récemment :

  • Voilà. Ça, c’est Maria. C’est le genre de choses qu’elle dit.
  • Ce n’est pas de moi, c’est de Matrix.
  • Quand même.

Cette anecdote n’apparaîtra pas dans mon livre. Jusqu’ici, je n’ai cité aucun film dans cet écrit, je ne vais pas citer une trilogie dont je n’ai vu que la première partie il y a 20 ans et dont j’ai retenu (peut-être mal) deux répliques, celle citée et « I know Kung-Fu. »
J’en parlerai ici en revanche parce que ces derniers temps, l’information emprunte tous mes réseaux.

Il y a deux jours, en me rendant à ma séance de kinésithérapie, j’ai réalisé que le petit vieux de 80 ans était de retour. La première petite montée m’a essoufflée, mes hanches se sont remises à geindre, ma démarche s’est faite plus hésitante et j’ai repensé à cette image que j’utilise depuis des mois « J’ai l’impression d’être un homme de 80 ans ». Encore une fois, je me suis demandé pourquoi je dis « un homme » et pas « une femme » et, encore une fois, ma question est restée sans réponse. J’ai peiné dans la montée suivante, cette fois-ci imaginant que ce n’était pas le poids du monde sur mes épaules, mais cet homme de 80 ans. Je n’ai même pas souri de ma propre blague.

Un quart d’heure plus tard, je me débarrassais quand ma kiné, toute souriante, m’a demandé comment j’allais. J’ai traduit littéralement : « C’est un jour sans » et ai très vite compris que l’expression ne se prêtait pas à la traduction littérale. Elle attendait une suite. Je n’avais rien à lui donner, même pas un substantif au hasard ; c’était un jour sans complément. J’avais déjà eu du mal à saluer poliment les autres parents ce matin-là tellement j’étais reluctante à parler, j’étais incapable d’aligner trois phrases sans hésiter. La fatigue noie généralement mon néerlandais, la langue de mon insécurité linguistique. Elle me posait gentiment des questions, surtout pour savoir où en était mon épicondylite, la raison de mes séances chez elle, mais j’avais du mal à articuler. Les jours de malaise, ma mâchoire se bloque un peu, mais aussi et surtout, je n’avais jamais été aussi consciente du rideau.
C’est un cabinet que se partagent plusieurs kinésithérapeutes. Il arrive donc qu’un autre patient soit allongé à quelques pas, juste derrière un rideau. C’était le cas ce jour-là et je n’avais pas envie d’être entendue au-delà de l’étoffe. Ma kiné peinait à me comprendre. J’inventais des mots en mélangeant une racine anglaise et un préfixe néerlandais, et toujours, ce rideau dans mon dos m’obsédait ; on se demandait sûrement ce que je racontais de l’autre côté. Avais-je essayé le cours de yoga dont j’avais parlé ? « Oui, Fitness Yoga, j’ai adoré ! Je croie que je paie aujourd’hui. »

Mais en fait, c’est le lendemain que la note m’a été tendue. Et elle était salée. La raideur matinale, mon ennemie de tous les réveils, était accompagnée d’une douleur généralisée. La perspective d’une nouvelle journée de souffrances m’a attristée – comme souvent. Cette p*tain d’information me grignote l’âme, comment la nier ? Je ne peux qu’attendre qu’elle s’efface. C’est dans cette attente, cet instant de vie au ralenti, que l’été espagnol de 1999 et cette phrase qui n’était pas de moi mais qui m’avait tout de même définie me sont revenu et j’ai pensé « La douleur est une information derrière un rideau. »

Il me tarde de retrouver mes anciens jours de silence, ces « jours d’observation » quand l’inspiration m’empêche de me mêler aux conversations, des jours où parler ne m’est pas nécessaire et où le soleil brille dans ma tête. Mes silences d’aujourd’hui ne sont malheureusement plus ce qu’ils étaient.
Je n’ai pas l’air malade parce que je m’isole quand je suis épuisée par la douleur. Je ne remonte sur scène que quand je me sens mieux.
Oh, si seulement vous tendiez l’oreille, si seulement je m’exprimais plus clairement, vous le sauriez ; entre vous et ce mal qui m’envahit parfois, il n’y a qu’un rideau.

 

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