Le syndrome de takotsubo

Elle a lentement approché la main de mon visage et m’a caressé la joue :

– On en parlait avec ma sœur plus tôt. Tu es le portrait craché de ta grand-mère Mitra. Tu es aussi gentille et belle qu’elle l’était.

J’ai jeté un regard vers mon autre tante. Je me suis demandé si elle savait à quel point cette comparaison me touchait. Être comparée à ma grand-mère maternelle par les sœurs de mon père en ajoutait au compliment.

Ma grand-mère Mitra était la personne la plus aimante que j’ai jamais connue. Elle était toute petite et silencieuse, toujours vêtue de noir car en deuil constant, pour un proche ou pour un parent éloigné – les gens lui importaient à ce point. Elle était discrète mais pouvait vous surprendre. Elle m’a fait éclater de rire quelques fois. Comme ce jour où l’une de mes tantes m’a demandé si j’avais trouvé un petit ami. Sans se retourner de devant la cuisinière où elle s’affairait, baba Mitra a presque murmuré : « Elle le trouvera si elle l’a perdu. »

Je ne la voyais que l’été et seulement les années où nous parcourions les 2500 km jusqu’au pays natal de mes parents. On pourrait donc supposer que je me suis fait une image idéalisée d’elle, mais j’en doute : je n’ai jamais entendu qui que ce soit dire quelque chose de mal à son propos. Elle vous aurait abandonné son assiette. Je ne pense pas mériter d’être comparée à la femme la plus sainte que j’ai connue.

Dans 4 mois, cela fera 20 ans qu’elle nous a quittés. J’aurais aimé qu’elle soit toujours là pour pouvoir lui demander conseil. Je lui demanderais si elle n’a jamais été déçue par le monde. Son amour était-il inébranlable malgré les actions ou inactions des autres ? Elle ne tenait pas rancune, j’en suis certaine ; je ne l’ai jamais entendu critiquer qui que ce soit si ce n’est la personne qui m’avait fait pleurer, mais comment faisait-elle pour continuer à donner de l’amour ? Était-ce sa Foi ? Était-ce son Dieu qui réapprovisionnait la source ? Avait-elle parfois l’impression d’avoir tant donné qu’il ne restait plus rien pour elle ? Ou était-elle l’altruisme incarné ?

Je ne sais pas si je mérite la comparaison. Ma grand-mère était douce et silencieuse, je suis dure et directe. Hier soir, je pensais au fait qu’elle était si fragile qu’elle s’évanouissait à la vue du sang. Un autre élément pour nous séparer, pensais-je, avant de réaliser : baba Mitra s’évanouissait parce qu’elle était hypersensible – c’est de là que vient notre hypersensibilité. Le sang la rendait malade parce qu’elle ressentait la douleur des autres. Moi aussi je ressens la douleur des autres, la douleur affective. Sauf que… moi, je ne m’évanouis pas. Je l’absorbe, je la fais mienne. C’est pour ça que je suis une si bonne amie : je suis tout empathie, je m’identifie. C’est une sorte de super pouvoir et j’en suis fière. Le contraire de sensible n’est pas courageux, c’est insensible ; je préfère être le premier que le second.

Et puis un jour, je ne peux plus.

Vous voyez, en belle tradition Mitra, je ne tiens pas rancune. Je ne saurai jamais si elle tenait des comptes, mais je peux vous dire que moi, oui : je ne suis pas rancunière, mais j’ai de la mémoire. Je pardonne en un clin d’œil mais je n’oublie pas aussi facilement. Me blesser, c’est comme tailler dans mon noyau d’amour. Il faut s’acharner dessus pendant longtemps pour que mon amour claque. Quand ça arrive, ce n’est pas ce tout petit truc minuscule que vous avez fait ou dit qui m’a fait partir en vrille ; c’est ce tout petit truc minuscule qui a rompu la ficelle qui tenait le tout en place. Ces dernières années, j’ai essayé d’être moins subtile, d’arrêter de supposer que les gens me comprendraient si je n’expliquais pas, mais je suis fatiguée. Je suis l’amie compréhensive, celle qui ne se fâche pas quand on ignore son message, qu’on ne la rappelle pas parce qu’on s’est endormi ou qu’on a préféré prendre un bain, celle que vous ne contactez pas quand vous êtes heureux… mais je suis fatiguée de l’être. Je suis fatiguée de comprendre. Je me demande ce que baba Mitra aurait dit si je lui avais raconté. Je te jure, baba… “Ne jure pas, ma chérie.” Elle aurait dit ça.

Ces quelques dernières années ont été traumatisantes. Quelque part, je le savais, mais il a fallu que ma sœur cadette le souligne hier matin pour que je m’en rende compte. Oh, ouais… tous les proches pour lesquels je me suis inquiétée, tout est arrivé ces deux dernières années.

– Tu t’es jetée tout entière là-dedans. Tu as aidé comme tu as pu …
– C’est vrai … Je l’ai fait.

Je ne regrette pas de m’être inquiétée pour les autres. Ils méritaient mon temps et mon amour. Je leur ai donné des petits bouts de mon cœur sans y réfléchir à deux fois mais, hier, alors que je pleurais dans mon lit, je n’avais qu’une envie : récupérer les petits bouts.

Je ne suis pas du genre à étaler la vie d’autrui en public mais dans le cas présent, j’y suis non seulement autorisée, mais je veux aussi consciemment arrêter de m’effacer de l’équation. Ce n’est pas parce que ça n’arrive pas à moi que ça ne me fait pas de mal. Il y a un peu plus d’une semaine, on a diagnostiqué un cancer à ma cousine. C’est une guerrière (en talons – elle et les siens comprendront), elle est positive et lumineuse ; aucun doute qu’elle bottera le c*l de cette sombre chose.
Mais quand même… j’avais 11 ans quand elle est née. Je m’en suis occupée plus d’une fois. J’ai des photos d’elle à un an et demi peut-être, des photos que j’avais prises moi-même et c’est cette image qui me vient à l’esprit quand je pense à elle. C’est ma cousine bébé de 31 ans. C’est tellement injuste. (Qu’il aille se faire f**tre ce p*tain de cancer)

Mon cœur n’en peut plus, j’ai besoin de mes petits bouts.

Je me sens vidée et triste ; je n’arrête pas de pleurer et je sais pourquoi : parce que je ne peux rien faire. Bien sûr, je pourrais être le roc dont elle a besoin mais vous savez quoi ? Ma cousine et moi avons quelques points communs : des lèvres similaires à en croire la reproduction qu’elle a récemment faite de l’un de mes selfies, mais aussi le fait que nous pleurons facilement. Nous avons un même t-shirt qui dit “I’m pretty cool (but I cry a lot)”, je sais donc qu’elle ne jugera pas mes larmes. Elle aussi aime prendre soin des gens ; elle comprendra que je sois abattue par mon incapacité à aider. Elle me porte aux nues, elle ne pensera pas que j’écris ceci parce que je me prends pour une star. Elle sait que ma démarche prend corps dans l’amour, dans cette source qui sera toujours réapprovisionnée, la source familiale. Elle sait que je pleurerai avec elle quand elle versera des larmes de bonheur.

Mon grand-père est mort en mars 2000. 10 mois plus tard, ma grand-mère a fait ce qu’elle nous avait répété tout ce temps : elle est allée le rejoindre.
Baba Mitra est morte d’un cœur brisé. C’était une sainte, moi pas ; je veux récupérer mes petits bouts pour que mon cœur tienne le coup.

 

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