Un homme sans rêves, c’est un plafond sans croissant de lune

I

 

Je m’appelle Nicolas. J’ai 33 ans et j’ai peur de mourir. Aujourd’hui, j’ai l’âge du Christ. Enfin, je sais que je l’avais hier aussi. Comme il y a 5 ans ou même 3568 jours… Mais aujourd’hui, j’ai 33 ans et j’ai peur de finir crucifié. Je sais, c’est idiot. Pourtant, je suis mort de trouille. J’ai réalisé ce matin que jamais je n’avais imaginé ma vie au-delà de cette limite. Pour être honnête, j’ai fait tellement de trucs dingues dans la vie, ai pris tant de risques inutiles que j’étais convaincu que je ne passerai pas la barre des 33. Mais ni mes pointes en moto sur l’autoroute, ni les sauts à l’élastique, en parachute, les vols en deltaplane et j’en passe, n’ont eu raison de moi. J’ai bien peur que c’est pour moi que sonne le glas.

 

Je m’appelle Marie. J’ai 23 ans et je veux Vivre. J’ai longtemps simplement vécu, aujourd’hui je veux passer à la majuscule. Pour mon anniversaire, mes amis voulaient m’offrir un saut à l’élastique ou en parachute, à moins qu’un vol en deltaplane… ou peut-être une pointe sur une YAMAHA TX3568 36 cylindres, 48000 chevaux… ? Je leur ai dit : « Merci, mais non merci. Pas besoin de frôler la mort pour aimer la vie ».

Je suis sur cette terre pour accomplir quelque chose de grand. Je l’ai toujours su. Ne vous méprenez pas, je ne vous fait pas un délire mégalomane. Ce qui est grand pour une personne peut s’avérer très petit pour l’humanité. Ne me reste qu’à trouver la personne pour qui cela ne sera pas minuscule.

 

 

II

 

La mélodie de La Cucaracha retentit. Nicolas tend le bras vers son portable et le réduit au silence.

– Bordel. Faut que je change cette sonnerie…

Un appel en absence. Catherine. Bah, il la rappellera plus tard. Ou elle le fera. Aucune importance. Ce qui compte, c’est cette tache sur le plafond, en forme de croissant de lune.

– J’ai 33 ans et la gueule de bois. Quelle fin pathétique…
– Quoi ?

A côté de Nicolas, Lucien. Lulu pour les intimes. Sur son front, écrit au feutre indélébile, le mot « couillon ». Nicolas ne se souvient pas qui l’a écrit. Ils étaient tous si loin hier qu’il serait étonné si quelqu’un se souvenait des dernières heures avant le sommeil éthylique.

– Il est quelle heure ?, demande Lulu en baillant.
– 8h20.
– Quoi ? Mais c’est le milieu de la nuit ! Faut que je dorme. Si je fais pas mes huit heures, suis de mauvais poil.
– Tu dois pas les faire souvent.
– Quoi ?
– Rien. Dors.

Nicolas se lève et manque de piétiner Julien. C’est le beau-frère de Lulu. Il dort tout habillé, la chemise déboutonnée et la cravate en bandeau.

– Et ça, c’est le père de mon filleul… pfff…

Il entre dans la salle-de-bain. Adossé au mur, en caleçon sur le carrelage, Nathan ronfle, une main et la tête dans la cuvette des WC. Nicolas lui envoie un coup de pied.

– Allez, ma grosse. Lève-toi. Vas te coucher dans le lit.

Nathan s’exécute presque sans ouvrir les yeux et tente de sortir par la porte de l’armoire à pharmacie.

– Hé, Alice, c’est l’autre porte, le pays des merveilles.

Le somnambule sort, non sans se heurter violemment au chambranle au préalable.

– Sa… Aïeuh ! Mais qui a foutu ce mur ici ?
– Julien.
– Ah, le con ! Je le reconnais bien là.

Et, boum !, il tombe à terre à côté du con et se remet à ronfler. Nicolas ferme la porte en soupirant. Il se regarde dans le miroir.

– 33 ans et toutes mes dents. Je me demande comment j’ai fait.

En sortant de la douche, sa décision est prise. Il s’en va. Il ne peut pas rester là avec ses hurluberlus d’amis. Il n’aurait pas dû accepter ce week-end entre mecs à la mer pour fêter son anniv. Il n’a plus 17 ans. Non. Aujourd’hui, il a 33 ans. Aujourd’hui, il va mourir et il a bien l’intention de profiter de son dernier jour de vie. Direction : Bruxelles. De là, il verra.

 

III

Marie se réveille en se frottant les yeux. A 8h du matin, le soleil, quand il est là, choisit toujours son oreiller pour commencer la journée. Elle s’étire, dessinant un X de ses membres. Un objet tombe. Elle se penche au bord du lit et le ramasse. Zen and the Art of Motorcycle Maintenance. C’est LE livre qu’elle lit depuis des années. Elle l’a commencé à plusieurs reprises. Chaque fois, elle est arrivée plus loin dans la lecture mais chaque fois, un autre livre plus prenant l’a remplacé.

– Marie, t’es impardonnable. C’est vraiment bien, ce livre. Pourquoi t’arrives pas au bout ?

Elle se laisse retomber dans son lit et regarde une tache sur le plafond, en forme de croissant de lune.

– Quelle rêveuse ! Je dois être la seule à voir la lune en plein jour.

Elle se lève et se dirige vers la salle-de-bain. Sur le pas de la porte, elle s’arrête et sourit. Une enveloppe rose portant son nom n’attend qu’à être cueillie sur la moquette. A l’intérieur, une feuille assortie en couleur et ces quelques mots : « Joyeux anniversaire !!! Je t’aime. Ta petite sœur ». Marie saisit un post-it, y griffonne « moi aussi » et, avant d’entrer dans la salle-de-bain, le colle sur la porte de la chambre de Maëlle.

Elle laisse couler l’eau de la douche et s’arrête devant le miroir.

– 23 ans et toutes mes dents.

Elle sourit à son reflet.

– T’es qu’une gamine, mais je t’aime bien.

Une demi-heure plus tard, elle laisse un autre post-it. Sur le percolateur cette fois. « Je pars pour la Floride. Serai de retour pour dîner. » Aujourd’hui, il fait beau et elle a bien l’intention de profiter de ce jour de soleil. Direction : la côte. De là, elle verra.

 

IV

Nicolas fait du 140 sur l’autoroute quand il sent son portable vibrer dans la poche intérieure de son blouson.

– Merde.

Il prend la première sortie : Gent. Impossible de s’arrêter sur le bas côté. Le téléphone s’est tu mais Nicolas continue. Cela fait longtemps qu’il n’a pas été à Gand. Il aime cette ville, elle a quelque chose de magique.

Il se gare dès que possible et, avant même de descendre de sa moto, sort son portable. Un appel en absence. Catherine. Bah, il la rappellera plus tard. Ou elle le fera. Il n’a vraiment aucune envie de l’entendre aujourd’hui en fait. Pour son dernier jour sur la planète, il aimerait avoir la paix.

Il se promène au hasard des rues et canaux. Il entre dans une librairie et y flâne. Une couverture « groovy » attire son attention. Zen and the Art of Motorcycle Maintenance. C’était qui qui lui avait parlé de ce livre, déjà ? Tout à coup, il se souvient : sa grand-mère Rose. Elle lui offrait toujours des livres pour son anniversaire. A 8 ans, grâce à elle, il avait lu Le tour du monde en 80 jours. Elle le faisait rêver.

Quand il était petit, il voulait être fleuriste. Parce que les fleurs rendaient même les enterrements beaux. Rose était la seule à prendre son rêve de gosse au sérieux. Elle lui répétait « Tu as raison, mon petit Nicolas. Rêve et bats-toi pour tes rêves. Sans rêves, la vie est tellement triste ». Il avait 18 ans lorsqu’elle avait soudainement succombée à une attaque. Même les fleurs n’avaient pu embellir le cimetière. Avec Rose, c’était toutes les fleurs qui fanaient.

Nicolas saisit le livre et le feuillette. Un gars qui philosophe sur sa moto. Rose devait être voyante. Il achète le livre et quitte la librairie. Il se dirige vers un petit pont et s’accoude au parapet. Il sort le ticket de caisse du sachet, y écrit trois mots, le plie en petit bateau et le jette à l’eau.

 

V

Marie est sur la E90. Fenêtre ouverte, elle chante avec Alanis Morissette: « It’s meeting the man of your dreams and then meeting his beautiful wife. Isn’t it ironic, don’t you think? It’s like rai-e-ain, on your wedding day…”. Elle sourit:

– Ouais, l’ironie de la vie, ma grande. Le destin nous joue parfois des tours étranges.

Elle repense à Joseph. Son vrai nom était Christian mais tout le monde l’appelait Joseph quand ils étaient ensemble. La première fois qu’il l’avait appelée, il avait dit :

– Salut Marie, c’est Joseph. Comment va Jésus ?
– Bien, bien. Mais bon, il demande quand même après son père. Il a 33 ans maintenant et le coup de l’immaculée conception, il y croit plus trop.

Chris… En voilà une histoire qu’elle était bien ironique. C’était le prototype du « gars bien ». Pourtant qu’est-ce qu’il pouvait aller mal ! Marie avait tenu 8 mois comme moteur de la relation. Jusqu’au jour où elle avait eu un coup de blues… Et Chris n’avait pas pu l’aider. Il la regardait, les bras ballants, impuissant. Elle avait alors su qu’elle ne pourrait pas passer un jour de plus, ne parlons donc pas d’une vie, avec quelqu’un d’incapable de se secouer tout seul. Dans l’espoir qu’il sauve la situation, qu’il se sauve, Marie lui avait demandé quels étaient ses rêves ; il ne lui en parlait jamais. Il avait balbutié :

– Chépa.

Elle l’avait quitté le jour-même. Un homme sans rêves, c’était un plafond sans croissant de lune.

Mais aujourd’hui Marie sourit malgré les échecs, malgré les déceptions, malgré les désillusions. Elle sourit parce que des rêves, elle, elle en a. Elle sourit parce que maintenant, elle sait ce qu’elle veut. Et le prochain Joseph sera un rêveur. Il doit bien y en avoir deux ou trois à proximité géographique. Tout à coup, elle aperçoit le panneau indicateur d’une sortie: Gent.

– Quelle bonne idée ! Ça fait longtemps.

Elle quitte l’autoroute et dix minutes plus tard se perd dans le dédale des petites rues du Patershol avant de longer la Graslei. Elle s’apprête à entrer dans une librairie lorsque du coin de l’œil, elle voit un jeune homme sur le pont. Il jette un papier à l’eau.

 

VI

– Ik hoop dat het biologisch afbreekbaar is, wat U net gegooid heeft…

Nicolas se retourne. Une jeune fille brune d’une vingtaine d’années le regarde, les poings sur les hanches et l’air accusateur. Certainement une étudiante du coin.

– Sorry ? Ik spreek niet goed Nederlands…
– Oh, vous êtes francophone. Je disais: j’espère que ce que vous venez de jeter est biodégradable.
– Heu… c’était un bout de papier. Recyclé, je crois.
– Bon, c’est déjà ça. Mais vous ne pouvez pas utiliser les poubelles pour vider vos poches ?
– C’était un message.
– Oh…

Marie étudie le visage de l’homme dont le regard suit la trajectoire du petit mot sur l’eau. Elle s’appuie à côté de lui et regarde l’embarcation de papier s’enfoncer.

– Il disait quoi votre message ?
– Adieu, monde cruel.
– Vous n’avez tout de même pas l’intention de sauter ?!
– Non, non, ne vous inquiétez pas.
–  Oh, je ne me m’inquiète pas du fait que vous pourriez sauter mais des conséquences. Vu la hauteur du pont et le manque de courant, au mieux, vous buvez la tasse. Et encore, faudra le faire exprès. Si vous voulez vous suicider, je connais un endroit dont vous pouvez vous jeter discrètement sans vous rater.

Nicolas lui lance un regard amusé.

– Tu es… bizarre.
– Ah oui ? De la part d’un gars qui envisage de se noyer dans un verre d’eau, je trouve ça flatteur.

Elle lui sourit.

– Bon, c’est quoi votre problème ?
– Mon problème ?
– Oui. Pourquoi êtes-vous si triste ?

Il se tait.

– Vous pouvez me le dire. Il est parfois plus facile de parler à une parfaite inconnue.

Nicolas hésite un instant mais la tentation est trop grande. Il se laisse aller.

– Aujourd’hui, j’ai 33 ans et je vais mourir.
– Oh… vous êtes malade ?
– Non. Enfin, oui. Peut-être. Je ne sais pas. C’est juste un pressentiment.

Marie éclate de rire.

– Je n’aurais pas dû te le dire.
– Non, non. Si, vous avez bien fait. Mais, franchement, je ne pense pas que vous allez mourir aujourd’hui.
– Comment le sais-tu ?
– C’est juste un pressentiment, le taquine-t-elle. Aujourd’hui, j’ai 23 ans et personne n’a le droit de mourir le jour de mon anniversaire.
– Ah ben… joyeux anniversaire… heu…
– Marie. Merci et joyeux anniversaire…

Elle l’interroge du regard.

– Nicolas. Pardon.
– Bon, Nicolas, maintenant que les présentations sont faites, si on s’offrait mutuellement un café pour notre anniversaire ? Qu’est-ce que t’en dis ?
– J’en dis qu’on n’a pas dix ans d’écart tous les jours et qu’il faut fêter ça ! Heu… enfin… t’as compris.

Ils éclatent de rire. Elle lui indique une terrasse de la tête.

– Viens. Tu vas tout me raconter et le laisser ici en partant.

Nicolas obéit. Il n’a rien de mieux à faire.

 

VII

Nicolas s’étonne lui-même de la facilité avec laquelle il parle de lui. Il raconte sa vie à une étrangère et jamais cela ne lui a semblé aussi normal. Sa licence en sciences commerciales, son MBA, ses différents jobs. Il lui raconte les 3 mois au Cambodge et l’orphelinat quand il est allé rejoindre Julien pour l’aider à monter un programme pour les enfants de la rue. Le regard des bambins, leurs rires quand il faisait le clown. Il lui parle de ses voyages. Marie, elle, elle a démissionné le mois dernier pour entrer aux Beaux-Arts. Elle travaillait comme assistante marketing, après un graduat vite fait bien fait. Là, elle fait ce qu’elle aurait dû faire 5 ans plus tôt.

– Je t’admire.
– Pourquoi ?
– T’as eu le courage de tout abandonner pour réaliser ton rêve.
– Je n’ai abandonné qu’un boulot. Et un appartement. Ce n’est vraiment pas grand-chose.
– Quand bien même. Tu l’as fait. C’est admirable.
– Tout le monde peut le faire.
– Non. Pas moi.
– Si, toi aussi. Tu ne le sais pas, c’est tout.

Nicolas regarde sa tasse avant de relever les yeux vers Marie.

– Marie… j’ai 33 ans et je n’ai rien fait de ma vie.
– Tu te moques de moi ? Tu as fait un tas de choses !
– Non, pas celles que j’aurais voulu faire. J’ai l’impression d’avoir subi plus que d’avoir agi. J’ai pris les choses comme elles venaient. J’ai accepté ce qui m’était offert.
– Qu’est-ce que tu aurais voulu faire ?
– C’est ridicule.
– Non, vas-y, dis-moi.
– C’est un rêve de gosse. Je l’avais même oublié jusqu’à ce matin. Tu vas te marrer… je voulais être fleuriste.

Marie ne rie pas.

– Qu’est-ce qui t’en empêche ?
– M’enfin, je ne peux pas !
– Et pourquoi pas ? Il est où le petit Nicolas ? Il n’a pas disparu, tu l’as toujours en toi.

Nicolas frémit. Personne ne l’a appelé comme ça depuis Rose.

– Mais… quand t’es petit et qu’on te demande ce que tu veux faire quand tu seras grand, tu ne dis pas « je veux être commercial et vendre des lunettes de wc ».
– C’est ce que tu fais ?
– Presque.
– C’est normal que tu n’aies pas dit ça. Les enfants veulent être des supers héros et des princesses.
– Les enfants sont irréalistes.
– Les enfants ne voient pas les obstacles parce que ce qui compte, c’est le but. Pour eux, tout est possible. On devient adultes et tout à coup, on analyse tout. Oui mais si ceci, oui mais si cela. On a peur. Un enfant est réaliste dans le sens où il sait ce qu’il veut. Les enfants sont plus courageux que les adultes.
– Comment peux-tu être la sagesse-même à ton âge ?
– Peut-être parce que j’ai plus vécu que toi…
– Quoi ? Ah, la bonne blague ! Je suis pile 10 ans plus âgé que toi !
– Je n’ai pas dit que j’avais vécu plus longtemps que toi. J’ai dit que je l’avais plus fait.

Nicolas est scié. Que peut-il bien répondre à ça ?! Cette gamine a raison. Mais elle est qui d’abord pour débarquer dans sa vie et lui balancer des vérités vraies à la figure ?! Il n’a besoin de personne pour lui rappeler qu’il a foiré et n’a rien Vécu. Et certainement pas aujourd’hui, maintenant qu’il est trop tard.

– De toute façon, c’est trop tard.
– Pourquoi ?
– J’ai 33 ans ! Ce n’est pas à mon âge qu’on change de vie !
– Ah oui ? Et c’est à quel âge d’après toi ? C’est ridicule ce que tu dis. Il n’y a pas d’âge pour réaliser ses rêves. Ne les abandonne pas. Bats-toi ! Une vie sans rêves, c’est tellement triste. Hey… Pourquoi tu me regardes comme ça ?
– Tu me fais penser à quelqu’un.
– Quelqu’un de bien ?
– Oui. Une fleur.
– Toi aussi tu me fais penser à quelqu’un.
– Qui ?
– Moi.

 

VIII

Catherine ? Ben, c’est Catherine quoi. Il l’a rencontrée à l’université. Elle est consultante. Elle a le même âge que lui. Ça fait 10 ans qu’ils sont ensemble.

– Quelle horreur.
– Quoi ?
– Tu ne te rends pas compte ?
– Quoi ?
– Tu ne l’aimes pas.
– Mais… m’enfin… si, je l’aime.
– Peut-être mais pas comme il faut. Tu n’es pas amoureux. Ou tu ne l’es plus.

Nicolas ne se défend plus. Il scrute le visage de Marie à la recherche d’une expression. Aucune. Elle est sérieuse.

– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
– Tu viens de me faire son CV.
– Et ?
– Mais Nicolas, quand tu aimes quelqu’un, tu PARLES de la personne. Tu as un sourire dans les yeux, son nom au bord des lèvres… Elle dit quoi de ton rêve ?
– Elle ne sait pas.
– Ah ! Tu vois ! Tu ne lui fais même pas confiance !
– Mais arrête ! Ca n’a rien à voir !
– Ah non ? Et pourquoi tu ne lui as rien dit, alors ?
– Parce qu’elle me rirait au nez, tiens !
– J’hallucine ! Et tu trouves ça normal ?
– Oui ! Mon rêve est débile.
– Mais c’est TON rêve, Nicolas ! Comment peut-il être débile ?! Si elle t’aime, elle sera là pour toi, aussi soit disant débiles que soient tes rêves.
– Non.
– Quoi non ?
– Elle ne sera pas là pour moi.
– Oh.

Marie se tait. Finalement, elle se demande qui des deux, entre Catherine et Nicolas, n’aime plus l’autre. Certaines personnes restent ensemble par habitude ou par peur de la solitude. Après tout, elle n’en sait rien. Elle ne devrait pas juger, elle qui n’a jamais eu une relation qui ait dépassé les 8 mois. Mais elle reste persuadée que jamais, ça c’est sûr, jamais elle ne restera avec quelqu’un dont elle n’est plus amoureuse.

– Elle ne te ressemble pas.
– Comment le sais-tu ?
– Si elle te disait qu’elle laisse tout tomber pour devenir institutrice, tu fais quoi ?
– Je l’applaudis.
– Tu vois.

Nicolas se tort sur sa chaise. Cette conversation est injuste pour Catherine. Elle n’est pas là pour se défendre. Il tente donc de le faire.

– Les contraires s’attirent.
– En chimie, pas en physique.
– Quoi ?
– En réalité, dans la vraie vie réelle, on est mieux avec quelqu’un qui nous ressemble.
– Tu ne crois pas qu’on a besoin de son contraire pour créer un équilibre ?
– Non, l’équilibre, il faut le trouver tout seul. Et justement, il faut que l’autre te ressemble pour que la balance ne penche pas d’un côté mais s’arrête à l’horizontale.
– Peut-être… Mais c’est étrange.
– Qu’est-ce qui l’est ?
– Ben… je me disais simplement que tu étais le genre de femme qui m’apporterait l’équilibre. Pourtant, nous sommes tout à fait différents.
– Ah bon ? Tu crois, toi ? Moi je n’en suis pas si sûre.
– Tu crois qu’on se ressemble ?
– Je crois surtout que tu refuses d’accepter qui tu es. Sinon, tu ne poserais pas cette question.

Nicolas n’en revient pas. C’est la deuxième claque qu’il se prend et le pire, c’est qu’elle est méritée.

 

IX

Quand Marie avait 6 ans, sa grand-mère lui avait demandé ce qu’elle voudrait être quand elle serait grande. « Peintre », avait été sa réponse. Elle s’était alors entendue dire que ce n’était pas un métier, qu’il fallait qu’elle trouve autre chose. Quelque chose de créatif apparemment… la publicité ? Elle avait donc passé 15 ans à refouler son rêve jusqu’à se convaincre que ce n’était qu’un hobby comme celui de lire des livres et elle avait fini par étudier le marketing.

– Qu’est-ce qui t’a finalement décidé ?
– Une rencontre.
– Un homme ?
– Oui. Un peintre. Ici. Il vendait ses tableaux dans la rue. Je lui ai dit que je l’admirais pour faire ce qu’il aimait malgré tout, que quand j’étais petite, moi aussi je voulais être peintre. Il m’a demandé : « et qu’est-ce qui vous en empêche ? ». C’était l’année dernière. Je n’étais pas revenue à Gand depuis. Je suis bien contente de l’avoir fait. Apparemment, il fallait que je renvoie la balle.

Elle lui fait un clin d’œil. Nicolas sourit.

– Et je me la prends en plein nez. Moi aussi, j’aime cette ville. Comme beaucoup de gens, je suppose.
– On a tous besoin d’une Gand.
– Tu en connais d’autres ?
– Bien sûr. Il faut s’en trouver une où que l’on aille.
– Comme quoi ?
– Gérone en Catalogne, par exemple. Tu connais ?
– Non.
– Tu as tort. C’est magique. Si tu en as l’occasion, vas-y. C’est… c’est… c’est merveilleux.

Les yeux de Marie brillent à l’évocation des quartiers juifs, du jardin des Français, de la cathédrale, de la muraille et de ses tours. Nicolas reconnaît ce regard. C’est le sien, le regard qu’il avait à 8 ans à raconter Jules Verne à Rose.

– OK. Je note. Gérone. Quoi encore ?
– Einereve en Autriche.
– Eine rêve ? Y a vraiment une ville qui s’appelle comme ça en Autriche ?
– Pas que je sache. Mais ce serait joli, non ?

Elle le regarde dans les yeux et ses yeux sourient. Nicolas profite de cet instant suspendu avant de confirmer :

– Oui, ce serait joli.

 

X

Ils en sont au troisième café et ni Nicolas ni Marie ne veut partir. Ils sont bien, là. Simplement bien et là. De temps en temps, il regarde sa montre. Quand elle le surprend dans son geste, Marie s’assied sur ses mains pour en cacher le tremblement. Elle ne connaît pas cet homme et à la fois, elle le connait si bien. Nicolas la regarde et son estomac se noue. Et Catherine ? Qu’est-il en train de faire ? Son portable sonne. Il y jette un œil et attend que la Cucaracha s’arrête. Un appel en absence. Catherine. Et merde.

– Pourquoi tu n’as pas répondu ?
– C’était Catherine.
– Oh.
– Je n’ai pas envie de l’inviter à notre table.
– Moi non plus, je n’ai pas envie que tu l’invites.
– Je ne comprends pas, Marie. Jamais je ne me suis tant ouvert à quelqu’un. Jamais je ne me suis senti si… en confiance. J’ai 33 ans…
– Et toutes tes dents. Je me demande comment tu as fait d’ailleurs.

Nicolas se fige. Marie regrette de l’avoir interrompu dans son élan avec une réflexion si puérile.

– Je suis désolée. Suis qu’une gamine.

Il parvient à sourire.

– T’es qu’une gamine, mais je t’aime bien.

Le regard de Marie change.

– J’ai l’impression de parler à mon miroir, rit-elle.
– Moi aussi !

Ni Marie ni Nicolas ne comprend la référence de l’autre bien sûr. Mais ils se comprennent et cela leur suffit.

 

XI

Ils parlent et parlent encore. Le temps passe et plus personne ne regarde sa montre. La Cucaracha envahit les lieux à nouveau. Nicolas pâlit. Encore Catherine.

– Marie…
– Décroche.
– Non. Je ne veux pas.
– Décroche, elle doit s’inquiéter.
– Non, je ne veux pas lui parler maintenant. Mais je vais devoir y aller par contre.
– Je comprends.

Une profonde tristesse s’est tout à coup emparée de Marie. Sa seule consolation est de constater que Nicolas non plus n’a pas l’air très heureux.

– De toute façon, j’ai promis que je serais de retour pour le dîner. Je dois y aller aussi.
– Bien.

Mais ni Nicolas ni Marie ne se lève. Ils restent assis, cloués sur leur chaise.

– Bon. Je lance le mouvement.

Et il joint le geste à la parole. A contrecœur, Marie en fait de même.

– Heu… je peux avoir ton numéro ?
– Non.

Le sang de Nicolas ne fait qu’un tour. C’est fini.

– Non, tu ne peux pas l’avoir. Rendez-vous ici, sur ce même pont, à 9h. Dans 6 mois.
– Pourquoi 6 mois ?
– Ça te donnera le temps de mettre de l’ordre dans ta vie… et de savoir si tu veux venir.
– Bon… d’accord.

Il fait mine de partir.

– Nicolas… Si tu viens… J’espère que tu ne seras pas en retard…
– Non, non, je serai pile à l’heure.
– Je ne parle pas de ponctualité. Je veux dire… j’espère que je ne serai pas amoureuse jusqu’aux oreilles de quelqu’un d’autre. Ça peut arriver… c’est long 6 mois.
– N’attendons pas 6 mois alors.
– Non, non ! Tu as besoin de ce temps. Vas. On verra. A dans 6 mois.

Elle fait mine de partir.

– Attends !

Nicolas la rattrape et l’embrasse. Lorsqu’il s’écarte, une larme coule sur la joue de Marie. Son regard se rive dans le sien. Elle ouvre la bouche mais ne dit rien.

– Quoi ?
– Nothing, just silence.
– Pardon ?
– C’est du Roi Lear. Tu l’as lu ?
– Non.
– Tu as tort. C’est merveilleux.

Elle fait trois pas et se retourne une dernière fois tout en essuyant ses larmes.

– Finalement, ton pressentiment… ce n’est pas que tu vas mourir aujourd’hui mais le contraire : tu commences à vivre. Au revoir, petit Nicolas.

Et Marie part d’un côté et Nicolas de l’autre.

 

XII

Nicolas rentre chez lui et rappelle enfin Catherine. Elle est hystérique.

– Mais t’étais où ? Je t’ai appelé je ne sais pas combien de fois ! J’ai appelé Lulu et il m’a dit que tu étais parti ce matin. J’ai cru que tu avais eu un accident !
– Je suis désolé. J’avais besoin de m’isoler. Tu sais, une phase de « je préfère être seul pour me retrouver ».
– Non, je ne sais pas. Première nouvelle, d’ailleurs. Depuis quand as-tu besoin de te retrouver ?
– Tu ne me connais pas.
– Comment ça, je ne te connais pas ? Après dix ans, tu ne crois pas que je te connais ?
– Non et c’est horrible. Je connais quelqu’un qui me connaissait mieux après 10 minutes.
– Qui ?
– Je passe ce soir et on en parle, d’accord ?
– D’accord… Nicolas ? Tu vas bien ?
– Oui. Non. Si, je vais bien. J’ai juste beaucoup de choses à faire.
– Tu dois travailler aujourd’hui ?
– Oui. Et demain. Et les jours suivants. J’ai beaucoup de boulot en retard, une quinzaine d’années à rattraper.
– Je ne comprends rien. Bon, tu passes ce soir et on en parle.
– Oui.

 

Nicolas s’installe dans un sofa et commence à lire le livre qu’il a acheté le matin même, Zen and the Art… Mais il s’endort dessus. Ce soir-là, il rompt avec Catherine et rédige la lettre de démission qu’il dépose sur le bureau d’un Lulu abasourdi le lundi matin.

– Tu vas faire quoi, t’as dit ? Fleuriste ?! Tu te fous de ma gueule ?!
– Non, je me suis assez foutu de la mienne.
– Mais… Nicolas… tu as bien réfléchi ? Enfin, c’est un peu fou comme décision quand même. Tu es adulte, pense aux conséquences. T’as plus 8 ans !
– Non malheureusement, je le sais.
– Agis en adulte, alors !
– Non. Les adultes ont la trouille. Je préfère être courageux.

Durant les six mois qui suivent, Nicolas travaille d’arrache-pied à son nouveau projet. Il étudie les fleurs, offre des compositions de plus en plus élaborées et de plus en plus réussies aux femmes de son entourage. Etrangement, sa famille le soutient. Il ne s’y attendait pas mais s’en réjouit. Avec l’aide de ses deux sœurs, il trouve un petit local à Saint-Gilles et le décore. Son rêve est devenu le rêve familial. La pancarte en vitrine le rappelle si bien « Ouverture prochaine de Eine Rêve, fleuriste ».

Un soir, alors qu’il dessine un croissant de lune au plafond, sa plus jeune sœur lui demande :

– Et le petit atelier avec véranda au fond du jardin, tu vas en faire quoi ? Une serre ?
– Peut-être. Si les choses ne vont pas dans mon sens.
– C’est-à-dire ?
– Si tout va bien, ce sera un atelier de peintre.
– Ah… tu veux être peintre aussi ?

Nicolas rit et dépose son pinceau avant de descendre de l’échelle pour admirer son œuvre.

– A ton avis ? Regarde mon croissant de lune.
– Ah. C’est un croissant de lune ?
– Tu as la réponse à ta question.

A plusieurs reprises, Nicolas reprend la lecture de Zen and the Art of Motorcycle Maintenance. Mais à chaque fois, une autre lecture plus prenante vient le remplacer. Une semaine avant le rendez-vous d’avec Marie, il se souvient de ses derniers mots et court acheter Le Roi Lear. Cordélia est celle qui refuse d’exprimer son amour à son père lorsque celui-ci décide de diviser son royaume entre ses trois filles. Alors que les aînées, appâtées par le gain, n’hésitent pas un instant, la cadette se contente de répondre : « Nothing, just silence ». Arrivée à ce passage, Nicolas jette le livre à l’autre bout de la pièce. Quel idiot ! Marie lui a dit qu’elle l’aimait et il n’a même pas compris ! Il se calme et tout en ramassant le livre, s’excuse auprès de Shakespeare. Il la verra la semaine prochaine. Rien n’est perdu.

 

XIII

Marie arrive tôt. Il est à peine 8h20. Elle dépose un petit bateau de papier sur le parapet et s’installe dans le café à la terrasse duquel elle et Nicolas ont fêté leur anniversaire six mois auparavant. Elle choisit la table dans le coin, près de la fenêtre. De là, elle pourra observer sans être vue. Depuis ce fameux jour, elle a beaucoup réfléchi. Au départ, elle était certaine de savoir ce qu’elle voulait. Puis, au fur et à mesure des semaines qui passaient, elle s’était mise à douter. Après tout, elle ne le connaissait pas, ce gars ! Si elle est là aujourd’hui, c’est parce qu’elle veut s’assurer d’avoir accompli sa mission. S’il vient, c’est qu’elle aura changé la vie de quelqu’un. Elle ne sera plus minuscule. Elle aura de l’importance. Au moins aux yeux d’une personne.

Nicolas éteint le moteur de sa voiture, défait sa ceinture et respire un bon coup avant de sortir. Sa moto est la première chose qu’il a vendue. Maintenant, il ne veut plus prendre de risque inutile. Il se dirige vers le lieu de rendez-vous d’un pas mal assuré. Ses jambes tremblent. Il aperçoit le pont. Désert. Il est en avance. Elle arrivera. Il s’accoude au parapet et son regard tombe sur le bateau.

Marie le reconnaît de loin. Il avance lentement. Par réflexe, elle s’assied sur ses mains. Il regarde autour de lui. Il n’a pas vu le message. Elle l’observe, le cœur battant. Lorsqu’il s’accoude au parapet, elle retient son souffle. Il tend la main. Le bateau. Il le déplie et s’élance tout à coup dans la rue d’où il est venu. Le sang de Marie ne fait qu’un tour. C’est fini.

Nicolas lis le petit mot de Marie. « Maintenant, Vis ! ». Son cœur s’emballe. Elle était là ! Elle est venue ! Pourquoi est-elle repartie ?! Il court. Il faut qu’il la trouve ! Elle ne peut pas lui faire ça ! Elle ne peut pas disparaître comme ça ! Pas maintenant ! Il court, il court, il court. Et tout à coup, il s’arrête. Il fait demi-tour.

Marie devrait être contente. Elle a clairement influencé la vie de quelqu’un. Mais sa vue s’embue. Tout est flou, les clients du café deviennent des taches. Avec Nicolas, c’est tout qui disparaît. Maintenant, il lui faut attendre. Qu’il s’en aille. Qu’il quitte Gand. Elle n’aurait peut-être pas dû faire ça. Non, si, elle a bien fait. Elle ne fera pas demi-tour.
Nicolas revient sur le pont et monte sur le parapet. Marie le voit. Elle s’enfonce pour mieux se cacher. Elle va attendre. Mais elle n’en a pas le temps, Nicolas saute. Elle hurle et quitte le café en courant.

– Nicolas !

Elle se jette sur le muret, se penche… et voit Nicolas, debout dans une barque, tout sourire.

– Je savais que tu m’espionnais !
– Mais… Oh ! T’es CON ! Tu m’as fait peur ! T’es dégueulasse !
– Et toi pas, peut-être ?
– J’ai pas prétendu me suicider non plus !
– Et quoi ? Tu crois que t’as le monopole du dramatique ?
– T’es trop con !
– Marie…
– Trop con !
– Marie…
– Quoi ?!
– J’ai lu le Roi Lear.
– Oh.
– Oui.
– Et ?
– Je ne peux rien dire.
– Pourquoi ?
– Parce que j’ai lu le Roi Lear, je te dis.

Tout à coup, elle comprend. Les larmes perlent instantanément.

– Qu’est-ce qu’il y a ? Je suis en retard, c’est ça ?
– Non, idiot. Tu es pile à l’heure. C’est juste que c’est la plus belle chose que l’on m’ait jamais tue.

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